L'ultime réalité de l'univers dépasse nos cinq sens et les limites de notre langage.

Le Tao caché et indicible
Le Tao caché et indicible

Le grand carré n’a pas d’angles.
La grande musique n’a pas de sons.
La grande image n’a pas de figures.
Le Tao caché n’a pas de noms et pourtant c’est lui seul qui soutient et parachève tous les êtres.
– Lao-Tseu

Cette citation tirée du chapitre 41 du Tao-Té-King (le « Livre de la Voie et de la Vertu ») utilise la poésie et le paradoxe pour distiller l’idée que l’ultime réalité de l’univers dépasse nos cinq sens et les limites de notre langage.

L’Infini dépasse nos sens

Lao-Tseu utilise d’abord trois analogies physiques pour nous faire comprendre que ce qui est absolu échappe à notre perception ordinaire :

  • « Le grand carré n’a pas d’angles »
    Imaginez un carré infiniment grand ; en se tenant sur l’un de ses côtés, la ligne paraîtra parfaitement droite et infinie et les angles si loin qu’ils en deviennent imperceptibles. Dans le taoïsme, ce qui est véritablement immense ne rentre pas dans nos petites catégories mentales ou géométriques.
  • « La grande musique n’a pas de sons »
    La musique la plus parfaite n’est pas une mélodie que l’on peut chanter, mais le silence originel d’où naissent tous les sons ou bien une harmonie globale de l’univers qui est trop vaste pour être captée par l’oreille humaine.
  • « La grande image n’a pas de figures »
    Si l’univers (ou le divin, ou le Tao) avait une forme précise (un visage, une montagne, un objet), il serait limité à cette seule forme. La “grande image” est donc le Sans-Forme, car c’est seulement en n’ayant aucune forme propre qu’il peut contenir toutes les formes possibles.

Le Tao, la source indicible

« Le Tao caché n’a pas de noms »
C’est le principe fondamental du taoïsme, d’ailleurs affirmé dès la première phrase du livre : « Le Tao que l’on peut nommer n’est pas le Tao éternel ». Dès que l’on met un mot sur quelque chose, on le définit, on le fige, et donc on le limite. Le Tao (la “Voie”, le principe créateur de l’univers) est par essence au-delà des concepts humains.

Le paradoxe de l’action invisible

  • « Et pourtant, c’est lui seul qui soutient et parachève tous les êtres. »
    Bien que le Tao n’ait ni forme, ni son, ni nom, et qu’il semble être un immense vide indéfinissable, c’est précisément de ce vide que provient toute chose.

Pour les taoïstes, l’existence entière fonctionne sur ce principe : c’est le creux du bol qui permet d’y mettre de la soupe. Le Tao ne force rien, il n’a pas d’intention consciente, mais en étant cette toile de fond invisible et infinie, il nourrit la vie et permet à l’univers d’évoluer spontanément.

Lao-Tseu nous rappelle que la véritable grandeur et les forces les plus puissantes de l’univers ne font pas de bruit, ne cherchent pas à se montrer, et ne peuvent pas être enfermées dans des mots.

Applications concrètes

Sous des airs de poésie mystique, le Taoïsme est en réalité une philosophie pragmatique, pensée pour l’action et le quotidien.

Appliquer le “vide” et “l’absence de forme”, ce n’est pas se retirer du monde ou arrêter de penser, c’est plutôt changer notre façon d’interagir avec la réalité pour réduire les frictions, faciliter l’état de flow et rester ouvert aux belles opportunités que la vie a le dont de proposer.

Voici quatre façons très concrètes de l’appliquer tous les jours…

Créer du “vide” dans son emploi du temps

Nous avons souvent tendance à remplir chaque minute de notre journée (travail, loisirs, écrans, tâches). Or, comme le rappelle Lao-Tseu, c’est le vide à l’intérieur de la pièce qui permet d’y habiter.

En pratique, laissons des espaces blancs volontaires dans nos journées. Prévoyons des marges entre deux réunions ou avant un rendez-vous ; c’est ce “vide” qui absorbe les imprévus, un retard, un coup de fil urgent, sans que tout notre planning ne s’effondre, nous permettant de rester serein.

Cultiver l’absence de forme face aux imprévus

Avoir trop d’angles comme un petit carré ordinaire, c’est être rigide, avoir des idées préconçues et des principes parfois limitant ou innadaptés.
Quand on a un plan fixe en tête de la façon dont une situation doit se dérouler, la moindre déviation provoque de la frustration ou de la colère.
Lorsqu’un obstacle survient (train annulé, projet qui tombe à l’eau, ami qui fait faux-bond), ne nous fâchons pas contre la réalité en râlant.

L’absence de forme, la stratégie de l’eau consiste à prendre mentalement la forme du nouveau récipient : “La réalité vient de changer de forme. Comment puis-je m’écouler autour de ce nouvel obstacle ?”.

Pratiquer le “vide” dans la communication

Dans nos conversations, nous sommes souvent pleins de “bruit” pendant que l’autre parle, nous préparons déjà notre réponse ou nous le jugeons…

Essayons l’écoute vide !

Quand quelqu’un nous parle, taisons notre monologue intérieur, ne cherchons pas à donner immédiatement un conseil, à ramener la situation à nous ou à avoir raison.
Contentons-nous d’offrir un espace d’accueil silencieux et total qui permet à notre interlocuteur de se sentir profondément compris.

Se détacher des étiquettes

Le Tao n’a pas de nom !

Nous adorons nous définir avec des mots tranchés :

  • « Je suis quelqu’un de stressé »
  • « Je ne suis pas créatif »
  • « Je suis un littéraire, pas un matheux »

En nous catégorisant de façon rigide nous figeons notre identité et bloquons notre évolution dans des stéréotypes limitant.

Arrêtons donc de nous enfermer dans des idées préconçues et d’enfermer les autres dans des définitions définitives ; acceptons d’être un processus en mouvement.

Autorisons-nous à changer d’avis, de goût, d’idée, à découvrir de nouvelles facettes de nous-même et des êtres qui nous entourent.
En n’ayant « pas de nom » figé, nous développons notre potentiel à l’infini, nous adaptons à l’imprévu et sommes ouverts à ce que l’univers nous propose.

Credo

Sans idée privilégiée
Sans nécessité prédéterminée
Sans position arrêtée
Sans moi particulier